1459897

Tous les auteurs, débutants ou confirmés, sont capables du meilleur comme du pire, d’idées géniales comme de clichés. Pourquoi ? Que se passe-t-il dans notre cerveau lors de nos sessions d’écriture ?
Concentré sur les structures narratives originales et complexes, le livre de Linda Aronson, The 21st century screenplay : A comprehensive guide to writing tomorrow’s films, commence par introduire la théorie de la pensée parallèle et de la pensée latérale, issue des travaux d’Edward De Bono. Réussir à équilibrer ces deux formes de pensées permettrait à l’auteur d’apprendre à structurer ses idées, tout en laissant la place à l’originalité.

Je retranscris ici la théorie développée par Linda Aronson, qui permet de s’interroger sur ses propres méthodes d’écriture, mais également d’aborder sous un nouvel angle la lecture de scénarios.

Stephen King

L’imagination et la technique

Aronson balaye rapidement cette question que d’autres théoriciens du scénario aiment poser à leurs lecteurs : « Est-ce que vous êtes assez passionnés par votre projet pour passer plusieurs années de votre vie à y travailler ? ».
Elle remplace cette question par une autre : « Est-ce que mon film est assez original pour que les gens aient envie de se déplacer pour le voir, un lundi matin pluvieux ?« 

Dans l’industrie cinématographique telle qu’elle existe aujourd’hui, où tout doit aller vite, Aronson se demande s’il est possible de raconter des histoires aux structures complexes (qu’elle nomme parallel narrative) sous une pression constante. Comment faire pour continuer à proposer des structures originales, beaucoup de personnages, tout en gardant une distance critique sur son travail ?

Pour y parvenir, il faudrait commencer par considérer que le cerveau est séparé en deux, de cette façon :

La technique
(la pensée parallèle)

L’imagination
(la pensée latérale)

La pensée parallèle (la technique)

La pensée parallèle se situe du côté de la technique. Elle fait appel aux connaissances, et élimine tout ce qui n’est pas considéré comme utile. Elle trie les informations et structure les idées.
Sous la pression, c’est la pensée parallèle qui est majoritairement utilisée par les auteurs les plus expérimentés, et qui, logiquement, est plus inaccessible aux auteurs débutants qui manquent de méthode.

Erich Segal travaillant sur un scénario

La pensée latérale (l’imagination)

La pensée latérale se situe du côté de l’imagination. Elle privilégie la quantité d’idées plutôt que la qualité, et va chercher l’originalité.
Sous la pression, c’est celle qui est majoritairement utilisée par les auteurs les moins expérimentés, et que les auteurs plus expérimentés ont tendance à fuir ou à oublier.

Tim Burton entouré des personnages de L’étrange Noël de Monsieur Jack

Les conséquences de leur utilisation

En situation de pression, lorsqu’il doit écrire vite, l’auteur moins expérimenté (qui utilise majoritairement la pensée latérale) va avoir tendance à repousser les limites, à prendre un point de vue fort, à s’appuyer sur des émotions. L’auteur plus expérimenté (qui utilise surtout la pensée parallèle) va se concentrer sur la structure de son histoire, lui apporter une unité, en gardant tout au long du processus un recul critique.

Mais ces deux formes de pensées ont leurs avantages et leurs dangers, et si l’une des deux prédomine, cela aura autant d’impacts positifs que négatifs sur le processus d’écriture.

(cliquez pour agrandir ou téléchargez en PDF)

Pour écrire des histoires originales et structurées, il faudrait donc parvenir à établir un équilibre entre la pensée latérale et la pensée parallèle. Si vous êtes un auteur débutant, il faut acquérir de la méthode et apprendre à structurer vos idées. Si vous êtes un auteur expérimenté, il faut accepter de s’affranchir de temps en temps des règles et s’ouvrir aux idées originales.

Le problème principal est que chacune de ces pensées apporte, écrit Aronson, un sentiment de confiance à l’auteur, qui a l’impression de maîtriser ce qu’il fait sans se douter qu’il penche dangereusement d’un côté ou de l’autre. L’auteur qui utilise la pensée parallèle sera toujours rassuré par sa maîtrise technique, tandis que l’auteur qui utilise la pensée latérale sera toujours convaincu que ce qu’il écrit est formidable, parce qu’il ne sait pas prendre de la distance et analyser son travail.

Alors, concrètement, comment établir un équilibre entre la pensée latérale et la pensée parallèle ?

Le découpage d’un épisode de Breaking Bad dans la writers’ room

« Real but unusual »

…que l’on pourrait traduire par « Crédible mais original ».
Un motto pour l’écriture de Carl Sautter, qui consiste à se rappeler que ce qui compte, c’est qu’une histoire s’ancre dans une forme de réalité, qu’elle soit crédible, tout en étant originale. Aristote, de son côté, écrivait dans La Poétique : « Il faut préférer ce qui est impossible mais vraisemblable à ce qui est possible, mais n’entraîne pas la conviction. » 

Dans ce motto « Crédible mais original », le crédible peut être relié à la pensée parallèle (la technique) tandis que l’original peut être relié à la pensée latérale (l’imagination). L’idée est de pouvoir alterner entre ces deux pensées pour « piloter » l’écriture d’un scénario crédible mais original.
(Attention : « crédible » ne veut évidemment pas dire « réaliste ». La crédibilité vient par exemple du travail de caractérisation, qui doit être cohérent, ou du travail sur les règles d’un univers fictionnel, qui doivent être constantes).

Inception scene

Équilibrer la pensée latérale et la pensée parallèle

Aronson propose une technique en trois étapes, qui doivent être répétées en boucle tout au long du processus d’écriture et que je résume ici.

ÉTAPE 1 : Définir une tâche particulière en utilisant la pensée parallèle
Par exemple : je vais devoir écrire cette scène de dialogue pour deux personnages spécifiques, qui va s’inscrire dans l’intrigue et dans le thème, tout en étant cohérente par rapport au caractère des personnages.
Ici, on fait avant tout appel à la technique.

Les questions à se poser :

  • Est-ce que je sais ce que j’ai à faire ? (quel est le thème du film, ou quelle est l’intention de cette scène ?)
  • Qu’est-ce que je suis censé(e) faire précisément ?
  • Est-ce que j’ai bien tous les éléments de compréhension à ma disposition ?

ÉTAPE 2 : Développer des idées autour de cette tâche en utilisant la pensée latérale
C’est le moment d’évoquer toutes les possibilités, de faire le plus de connections originales possibles autour de cette tâche. Si on reprend l’exemple ci-dessus, envisager toutes les situations possibles autour du dialogue à écrire, tout en gardant en tête les caractères des personnages, l’intrigue dans laquelle se situe le dialogue, l’intention de la scène… soit tout le travail qui a été fait pendant l’étape 1.
Ici, on fait avant tout appel à l’imagination.

ÉTAPE 3 : Choisir la solution la plus « crédible mais originale » en utilisant la pensée parallèle

Les questions à se poser :

  • Est-ce que ce que je suis en train d’écrire est assez crédible ?
  • Est-ce que ce que je suis en train d’écrire est assez original ?
  • Est-ce que j’ai laissé la pensée latérale générer assez d’idées ?
  • Quand j’ai eu toutes les idées latérales, est-ce que j’ai bien utilisé la pensée parallèle pour filtrer les moins bonnes ?
Charles Dickens entouré de ses personnages

Écrire, c’est réécrire

Le livre d’Aronson détaille les méthodes de structure originales, s’affranchissant des structures plus linéaires, sans négliger la méthode, la technique nécessaires à l’auteur. Comme elle le souligne, les auteurs n’ont pas toujours le temps de revenir en arrière pour analyser leur scénario et l’améliorer. Les conditions de production les en empêchent parfois. Mais écrire vite n’est pas toujours un gage de qualité, bien au contraire, et si le fait de ralentir son processus d’écriture fait souvent paniquer les jeunes auteurs, c’est aussi une étape nécessaire.

L’équilibre entre la pensée latérale et la pensée parallèle permet de garder le contrôle sur son processus d’écriture tout en libérant l’imagination. Pour les lecteurs de scénarios, c’est également un nouvel angle de relecture, car certains problèmes d’écriture proviennent directement de l’utilisation majoritaire d’une des deux pensées.

En conclusion, il faudrait, surtout, se rappeler qu’écrire, c’est réécrire.

Ressources pour aller plus loin