Through+the+Rain,+To+the+Wharf

Elle ne possédait pas le pouvoir d’arrêter le temps. Elle possédait celui — plus petit, plus modeste — de le ralentir, de le freiner franchement. La vieillesse agissait sur elle à la même vitesse que sur n’importe quelle chose vivante ; en ça, son don lui était inutile. Mais elle aimait le silence et la tranquillité, elle aimait l’absence des autres, et c’est cette absence qu’elle cherchait dans les battements du temps qu’elle provoquait.
Pour se fatiguer moins vite de la foule et de la vie, elle usait de son pouvoir à la moindre bousculade, au frôlement de trop, lorsqu’elle sentait l’urgence de la solitude. Il lui suffisait alors de fermer les yeux et d’attendre ; peu à peu les gestes et les voix se prenaient dans une toile, trébuchaient au ralenti sur des rouages qui ne fonctionnaient plus. Quelques heures passaient pour elle, une seule seconde se perdait pour le monde.

Ce soir-là, elle voyait le garçon pour la trente-deuxième fois. Elle se souvenait l’avoir trouvé étrange, au début. Il n’était pas grand. Il n’était pas beau, non plus. Pas l’une de ces beautés convenues. Sa physionomie était changeante : sur sa figure, une expression gracieuse mutait, après un mouvement, en un rictus grossier. Le front se creusait de minuscules ridules, la mâchoire se bloquait, la bouche s’affaissait, les yeux rétrécissaient ; pour finir son visage n’exprimait plus rien d’autre que l’ennui, le détachement, l’indifférence, le besoin d’être ailleurs. Il était donc seul. Même en compagnie des autres, il paraissait toujours seul. Peut-être à cause de ce visage instable qui le rendait immédiatement inaccessible ou détestable, peut-être parce que sa peau certains jours était transparente et qu’il vivait sans être vu de personne. Il était terne, on peut le dire, il était gris comme un mauvais ciel d’automne.

Elle resserra un peu le noeud de sa robe et s’assit au fond du bar. L’endroit était inondé de couleurs et de bruits. La somme des bavardages faisait un vrombissement continu au milieu duquel elle savait distinguer sa voix à lui. Une voix irrégulière et dissonante qu’elle avait d’abord détestée.
Elle l’appela une fois par son nom, assez fort pour qu’il tourne la tête dans sa direction. Puis elle ferma les yeux.
Sagement, docilement, la mécanique du temps commença à s’enrayer. Les éclats de voix tombèrent sans s’étrangler. Le bar, et la ville, et le monde se contractèrent dans un battement.

Elle se rapprocha, tira doucement une chaise — elle craignait, un peu stupidement, de faire trop de bruit — et s’y installa. Dehors, la pluie tombait désormais au ralenti, formant une brume qui gênait la lueur des lampadaires et teintait la pièce d’un orange feutré qui arrondissait les angles des visages. Celui du garçon était moins tranchant qu’à l’ordinaire. Au milieu du désordre, il avait l’air calme.
À présent que le cours du temps s’était affaibli, elle constatait à quel point l’espace était saturé, tous les recoins bouchés, la moindre ouverture engorgée. Rien n’était neutre, rien n’était à prendre, tout appartenait déjà à quelque chose ou à quelqu’un, tout avait sa place ou sa trajectoire définie. Elle pouvait deviner les silhouettes brouillées des passants derrière le cadre des fenêtres, leurs ombres gelées dans l’espace-temps. L’instant d’avant encore, leurs pas pressés et titubants piétinaient la chaussée, perturbant les vapeurs chargées d’essence et d’alcool qui remontaient des trottoirs détrempés. Pour elle, ces silhouettes n’étaient déjà plus qu’un souvenir, une mascarade, un leurre. Elle respirait mieux, maintenant qu’elles avaient été forcées de réduire la cadence. Le claquement de leurs talons, le froissement de leurs manteaux, la pulsation de leurs gorges avinées, l’affolement de leur existence étaient suspendus. Tous les sons s’étaient entremêlés et on n’entendait plus qu’un long soupir discret ; la fameuse rumeur du monde, ardente et mélancolique, pleine de vie et de mort.

Le garçon avait posé ses mains croisées devant lui. Elle les fixa un moment. Elle se concentrait toujours sur des détails. Sur le fait, par exemple, qu’il ne savait pas se tenir droit. Ou sur ses doigts, qui étaient trop courts. Il n’a rien de particulier, pensait-elle à chaque fois. Non, vraiment, il n’avait rien de particulier. Il était terne, il était triste, il avait de ces yeux bruns trop grands qui ne brillent pas souvent.
La porte du bar était restée ouverte un moment et le froid avait pénétré par endroits. De légers nuages blancs flottaient partout où l’on respirait ; devant la bouche du garçon, un spectre avait commencé à s’échapper, aussi pâle que sa peau, comme s’il expirait une partie de lui-même. Elle aurait aimé lui raconter que parfois, elle s’imaginait les eaux sombres des égouts sous l’asphalte, dans ces vastes couloirs voûtés qui creusent profond la chair de la ville ; elle les voyait s’éloigner, émerger au-dessus des terres nues pour s’échapper très au-delà des dernières cités, fuir dans le sens du courant, sans possibilité de retour en arrière. Il aurait compris. Il avait les rides de ceux qui s’acharnent à lutter contre le courant ; de ces rides que l’on attrape un soir en rentrant seul, ou aux côtés de quelqu’un qui ne sera plus jamais une surprise.

Pendant un bref instant, l’atmosphère lui parut plus froide. Elle frissonna. Un courant d’air se frayait un chemin à travers le temps, entre deux rouages, pour souffler méchamment à la figure de ceux qui, de l’autre côté, ne pouvaient pas le rattraper. Elle se redressa, se préparant à ce que la ville-géante s’éveille brusquement et reprenne aussitôt sa cadence de machine furieuse. Évidemment, rien ne bougea. À part, sembla-t-il, la fumée blanche devant la bouche du garçon, qui s’était lentement déplacée. Elle remarquait maintenant qu’il avait souri et que sur ses joues se creusaient deux lignes ombrées. On distinguait aussi un éclat au fond de ses yeux bruns ; un reflet, sans doute.
Jusque là, elle avait observé les moindres creux de ce visage en métamorphose constante, qui trébuchait du quelconque au merveilleux, comme on déchiffre une langue vulgaire et ordinaire. Mais elle commençait à réaliser qu’il signifiait autre chose. C’était une absurdité. Une mince incarnation des paradoxes de l’existence, de ses hésitations et de ses allers-retours entre le sombre et le sublime. C’était un battement dans la marche du temps qui passe et qui ne revient pas. Et elle comprit alors que pour un visage comme celui-ci, elle apprendrait à traverser le désordre de la ville, à emboîter le pas des silhouettes pressées, elle oublierait enfin la course des eaux fugitives sous ses pieds. 

Les derniers lambeaux de vapeur blanche s’effilochaient, signe que de nouvelles secondes s’étaient écoulées, et elle voulut se lever. Une douleur vive dans le bas du dos faillit la faire tomber. En s’agrippant à la table pour se retenir, elle baissa les yeux, et vit ces deux petites choses qui devaient être ses mains. Deux jardins à l’abandon sur lesquels avaient poussées, les unes par-dessus les autres, de longues ridules et des fleurs de cimetière. Elle tenta encore de se mettre debout, tout son corps lui lança une décharge, et elle s’avança vers un miroir. Dans le reflet, parmi les formes des inconnus qui la cernaient, elle se reconnut vaguement. La robe bleue qu’elle avait portée cinquante ans plus tôt — ou était-ce le matin même ? — tombait mal sur ses épaules fatiguées. Elle comprit, ce fut simple, que le temps avait passé.
Elle alla s’assoir à côté du garçon. Le spectre blanc de sa respiration s’était évaporé ; on aurait pu deviner, à travers la rumeur, le début d’une inspiration. Elle ne s’approcha pas davantage et ne trouva rien à dire — elle craignait, toujours, de faire trop de bruit. Elle ferma les yeux. Et, en attendant que le temps s’échappe, elle se souvint que ceux du garçon disparaissaient parfois lorsqu’il riait.

***

Il s’était retourné en entendant son nom. La pluie cognait contre les fenêtres, suppliant qu’on la laisse entrer. Deux silhouettes poussaient la porte du bar en pestant contre le froid. Dans le fond de la pièce, le garçon aperçut cette fille une seconde, avant de la perdre de vue. Il la chercha un peu, puis se tourna vers la fenêtre et constata qu’il faisait déjà nuit. Il se sentit soudain très vieux.

 

Sarah Beaulieu. Décembre 2018.