Sous le lac

Sous le lac

Nouvelle publiée dans le recueil de juillet 2020 de la revue Quinzaines.


Une fumée épaisse recouvrait le village.
Depuis la grande mare, on aurait dit que Felden avait disparu sous un lac. Il n’en sortait que les toits des maisons.
Le silence pesait fort lui aussi. Rien ne bougeait, tout était plus calme que jamais.
« Antoine ? »
Papa serrait les doigts autour de la lanière de son sac de toile. Tous nos pièges étaient vides et la neige avait recouvert les autres. Mais papa tenait son sac bien fort, à s’en blanchir les phalanges. Je voyais bien qu’il était soucieux, et que le vent glacial jouait sur son humeur. À la moindre bourrasque, il serrait la mâchoire. Ce n’était pas une réaction au froid. Simplement, chaque coup de vent lui rappelait que l’hiver était là. 
Il renifla bruyamment et passa sa manche sous ses narines.
« Va voir s’il y a quelque chose dans le piège de Becaris. Je veux être à la maison pour dix heures. »
Je rejoignis le piège en contournant la mare et laissai papa derrière moi. En me retournant, je vis qu’il était en train de s’assoir lentement sur la souche blanche d’un arbre. Je ne l’avais jamais vu aussi fatigué.

Le piège de Becaris était vide. Je n’avais pas le coeur à faire demi-tour tout de suite pour annoncer la nouvelle à papa. Il en avait eu assez, de ces mauvaises nouvelles, et j’avais peur qu’après celle-ci, il se brise carrément la mâchoire à force de serrer les dents. 

Tout avait commencé avec l’enclos des poules. Je n’avais pas eu le courage de dire à mes parents qu’il était resté ouvert à cause de moi, parce que je m’étais torturé l’esprit tout l’après-midi en pensant au trou que j’avais fait à ma veste bleue, celle que maman réservait pour l’église. Il me fallait la raccommoder et je ne pensais qu’à ça.
Quand je suis repassé par l’arrière de la maison le lendemain, avec ma veste correctement reprise, j’ai aperçu la porte de l’enclos entrouverte, et c’était trop tard, les poules étaient parties.
J’ai pleuré, là comme ça, près du bois entassé contre le mur, et puis j’ai rejoint en reniflant la grand-rue et la file bruyante des habitants du village qui se rendaient à l’église. On m’a demandé ce que j’avais, avec mes yeux rouges et mon nez mouillé. J’ai dit que j’avais eu des soucis avec maman à propos de cette veste qui était déchirée.

C’est là que j’ai eu l’idée.

J’étais assis sur le dernier banc de l’église parce que je voulais pouvoir pleurer en silence, penser aux poules qui s’étaient enfuies et qui ne reviendraient pas, alors qu’on mangeait déjà si peu que ça me faisait des coups au ventre tous les soirs, comme si mon estomac poussait pour sortir et aller chercher lui-même de quoi se remplir.
Cela faisait deux dimanches que j’entendais le père Vaucherin nous dire qu’on trouve le diable dans tous les recoins, qu’il est capable de se cacher n’importe où, qu’il peut se faire infiniment petit ou infiniment grand. Quand il parlait du diable, le père Vaucherin, il se mettait à trembler et il se penchait sur son pupitre en nous regardant les uns après les autres. Nous étions ses diables à lui, sans doute, puisqu’il disait « tu » lorsqu’il parlait du diable, et à ce moment-là il avait les yeux fixés sur Jeanne Granger, ou sur Marthe Berthon, jamais sur Alexandre Granger ou sur Pierre Berthon. Il n’aimait pas tellement les femmes, le père Vaucherin, et il ne s’en cachait pas.

Là sur mon banc, j’ai pensé à Marie et à sa mère, la vieille Dequenne qu’on voyait parfois au village, jamais lorsque tout allait bien, mais souvent lorsqu’il y avait une bête ou un homme qui tombaient malades. Les Dequenne ne venaient pas à la messe. Elles venaient au marché trois ou quatre fois par an. Elles avaient leurs manières à elles et vivaient en-dehors de Felden, on ne savait trop où. On disait tout un tas de choses horribles sur Marie et la vieille, tellement de détails que j’avais fini par en avoir peur autant que du Croque-mitaine ou du Bonhomme Misère. Parfois, j’entendais la mère de Jean qui lui criait depuis son perron : « Si tu rentres après six heures, je t’envoie chez la vieille Dequenne !» Alors Jean ne rentrait jamais après six heures. 

J’ai eu mon idée pendant que le père Vaucherin se penchait sur Marthe Berthon, et qu’il répétait « le diable est partout ». Le diable est partout, j’ai pensé, alors c’est aussi lui qui a poussé la barrière de l’enclos, et qui a laissé s’échapper les poules qu’on gardait pour l’hiver. Et quand papa et maman verront la barrière ouverte et les poules disparues, il penseront peut-être que c’est le diable qui s’est faufilé derrière la maison.

En sortant de l’église, j’ai attrapé la manche du père Vaucherin et j’ai tiré dessus deux ou trois fois, comme pour sonner la cloche. J’ai respiré un grand coup et j’ai dit : 
« Ce matin, l’enclos était ouvert et les poules avaient disparu. C’est le diable, le même que vous avez dit. »
Il m’a regardé en souriant. Il souriait parfois, mais c’était rare.
« Si tu as vu le diable, Antoine, il faut que tu me dises à quoi il ressemble. »
Alors j’ai tout dit. J’ai dit que ce diable avait les cheveux roux et qu’il s’appelait Marie Dequenne. Ça n’a pas eu l’air de le choquer, le père Vaucherin, mais il s’est arrêté de sourire. Papa et maman avaient manqué la messe et il n’était déjà pas bien heureux. Là, le diable derrière la maison, ça ne lui plaisait vraiment pas fort.
Il a répété plusieurs fois : 
« Est-ce que tu es sûr, Antoine ? C’est bien ce que tu as vu ? »
Et je répondais toujours : 
« Oui, c’est Marie Dequenne qui prend les poules pour en faire des maléfices. »
J’avais appris ce mot-là en entendant les voisins chuchoter sur les filles Dequenne, maléfice, et je l’aimais comme les bonbons qu’on distribue parfois à la fête de Lozier. Il me faisait chaud puis froid dans la bouche.
Le père Vaucherin a continué à hocher la tête et puis il m’a mis la main sur l’épaule et il m’a demandé d’arrêter de pleurer. On ne tue pas le diable en le noyant dans des larmes, il a dit, et je crois qu’il avait raison là-dessus, le père Vaucherin, même si je pense qu’il n’a jamais pleuré. Il m’a poussé dehors, gentiment, en me soufflant qu’il avait compris, que j’étais un gentil garçon d’être venu le voir, et qu’il était bien désolé pour nos poules.

« Antoine ! »
Papa s’était relevé, il était debout de l’autre côté de la grande mare. Il regardait parterre et il me faisait signe de venir. Je trottinai jusqu’à lui en glissant un peu dans la neige. Il allait savoir pour le piège de Becaris et on rentrerait à Felden pour le dire à maman. Elle n’aurait plus qu’à couper le feu sous la marmite et on boirait l’eau chaude avec les herbes. J’en avais mal au ventre. Pas de faim, mais de tristesse. Et de honte, aussi.

Pas loin de la souche d’arbre blanche, il y avait des traînées de sang. Et si on suivait un peu le sang, on finissait par apercevoir quelques plumes noires, et d’autres plus grises, comme celles qui poussaient sous les ailes de nos poules. Plus loin encore, il y avait ce qui restait des poules : des os encore frais qui dataient du matin où j’avais oublié la barrière de l’enclos. Je savais que les poules étaient venues jusque là dans la gueule d’un renard. Papa le savait aussi. Il ne levait plus la tête. Il regardait le sang, et les plumes, et les os à demi couverts par la neige. 

On est redescendus vers Felden. Papa marchait devant moi, avec le sac de toile vide qui continuait à lui taper sur les côtes. Il ne parlait plus, mais il levait les yeux de temps en temps vers la fumée qui flottait sur le village depuis des heures, depuis qu’elle s’était envolée de la place centrale, là où on faisait parfois dresser un bûcher. Moi aussi, je la voyais, cette fumée. Je ne voyais qu’elle.

Est-ce que j’y pense encore parfois ? Oui, quand je monte jusqu’à la grande mare vers trois ou quatre heures du matin, que je traîne un peu trop et que le soleil se lève sur Felden. À cette heure, s’il fait assez froid, la brume recouvre les maisons et il n’en sort plus que les toits, comme sous la fumée de ce jour-là. On dirait toujours que le village s’est fait prendre par les eaux et qu’il dort sous le lac. J’imagine que là-dessous, il se passe toutes sortes de choses. J’imagine que Marie Dequenne vient au marché pour acheter un oeuf ou deux avec sa mère. Ou bien qu’elle joue avec nous sur le parvis de l’église, comme c’est arrivé une fois, avec ses cheveux de cuivre coincés sous sa capuche. Elle n’était pas aussi effrayante que le Croque-mitaine, Marie Dequenne. Elle était même plutôt jolie. Sous le lac, j’imagine que le temps n’a pas passé et qu’elle est encore là. J’y crois vraiment, je me fais prendre au jeu de mon imagination, parce que vingt ans après, les toits de Felden n’ont pas changé.
Mais quand je redescends au village et que je traverse la brume, Marie Dequenne n’est pas là.
Parce que le temps passe, n’est-ce pas ? Le temps passe toujours.

 

 


Sarah Beaulieu. Juin 2020.
Nouvelle publiée dans le recueil de juillet 2020 de la revue Quinzaines.