Lettre ouverte à Oscar Wilde

29 janvier 2018 Textes Commentaires 88

"Je sais que dans un autre temps, sous une autre naissance, je vous aurais aimé comme on aime un souvenir, avec distance et sourde démesure."

Cher O.W.,

Le choix de l’apostrophe aura exigé plus de temps que la lettre. Elle vous aurait suffi, je le sais, à saisir la forme du reste ; il ne m’en aurait coûté que deux initiales, et je signais. Mais ce n’est pas à vous que l’on fait l’apologie du discours, du bavardage, des paroles secondaires. Vous auriez compris que je ne m’arrête pas alors que tout est dit.

Dorian Gray s’est abattu sur moi comme un rapace. Il aurait pu traverser cette vaste cour aux personnages, s’attarder un temps comme d’autres avant lui, et s’effacer, ou demeurer toujours dans un coin, assis en tailleur sur le pavé. Mais, alors que son portrait continuait de tomber en lambeaux et que son âme grinçait sur les tréteaux, c’est la vôtre qui se répandait entre les lignes. De profundis, à ses côtés vous êtes apparu dans la cour.
J’aurais pu vous perdre. Entre Gargantua, Egée ou Gray lui-même, vous auriez dû fondre entre les masses. Pourtant, depuis lors, c’est de vous que les autres répondent, ceux qui ne vous appartiennent pas, ceux dont vous ne connaissez rien. Vous possédez les figures des autres et les miennes ; sensiblement, vous réglez leurs passages.

Je crois que Gray, sous une forme ou une autre, existait. Vous lui avez prêté des traits que vous avez connus, que vous auriez voulu connaître, et vous avez écrit ce que ces traits ont déchirés en vous. De l’abandon, du déni de son propre corps au profit d’un autre, de la fascination vous connaissiez les courbes. Et peut-être que vraiment vous êtes mort par elle.
Vous avez craint, je le devine, qu’à son égal vos mots se défigurent, et qu’enfin il ne reste plus de vous qu’une œuvre décharnée. Que l’on voit jusqu’à l’os de votre âme et que, nu sous le regard du monde, on décide de qui était Wilde. C’est pourtant ce que j’ai fait, ce jour où vous êtes entré dans la cour. Ce jour j’ai cru vous connaître. Vous connaître mieux que vos contemporains, mieux que ceux qui vous ont croisé, parlé, mieux que ceux qui ont vu. Et voici ce que je sais.

Je sais que sans doute, vous m’auriez répondu ; sous votre plume sublime et sans craindre de faire mal, vous auriez écrit ce que vous pensiez de mes verbes mauvais, de mes adjectifs malheureux, de mes traits inexercés. Ainsi au-dessus de l’admiration vous auriez vu le style, et vous auriez ri, peut-être, de ces fascinations faciles. Je sais que dans un autre temps, sous une autre naissance, je vous aurais aimé comme on aime un souvenir, avec distance et sourde démesure. J’aurais réglé mon pas sur le vôtre, écrit entre vos lignes.

Aujourd’hui, cher O.W., je me suis offert l’occasion de croire que je n’ai pas écrit pour moi-même. Pendant un temps, j’ai eu l’illusion délicieuse de converser avec vous ; prétendu, tout du moins, que vous pourriez m’entendre. Mais qu’il est pénible déjà de faire semblant. L’affaire, sous votre époque, eût été bien pire ; j’aurais eu trop à dire, trop à écrire, trop à penser aussi. Et vous m’auriez manqué.

 

Sarah Beaulieu – 2011 – Lettre publiée sur le site du Nouvel Observateur

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