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L’esthétique du dialogue dans True Detective

Créée et écrite par Nic Pizzolatto, la première saison de True Detective a été diffusée le 12 janvier 2014 aux États-Unis. Ce polar sombre se déroule dans les marécages de la Louisiane, où deux policiers enquêtent sur la mort étrange d’une prostituée. Cette analyse se concentrera sur l’utilisation des dialogues dans l’épisode pilote.


En 2012, Rust Cohle (Matthew McConaughey) et Martin Hart (Woody Harrelson), ex-coéquipiers, sont amenés à répondre aux questions de deux policiers sur l’assassinat de Dora Lange, survenu dix-sept ans auparavant. Un nouveau meurtre vient d’être commis, dans des circonstances similaires au premier. Les deux hommes, interrogés sur le cas, reviennent sur leurs souvenirs de l’époque, l’enquête, et l’évolution de leurs relations.

Interrogatoires

Le pilote s’ouvre sur des plans nocturnes. Quelqu’un marche. La campagne prend feu.
Puis la deuxième séquence présente le personnage de Martin, « Marty », filmé par un caméscope dans un commissariat. Nous sommes en 2012, comme on nous l’indique en bas de l’image. Une voix hors-champ s’adresse à lui : « Qu’est-ce que ça vous faisait de l’avoir comme coéquipier ? ». Peu après, on découvrira le coéquipier en question, Cohle, dans un autre bureau.
Ces premiers plans supposent déjà que le dialogue tiendra une large place dans la construction narrative. La technique de l’interrogatoire permet en effet d’isoler les personnages et favorise l’utilisation du monologue.

Marty True Detective police station

Le monologue est un procédé narratif qui consiste à faire s’exprimer un personnage à haute voix, le plus souvent pour extérioriser ses pensées. On retrouve surtout ce procédé au théâtre, lorsque le personnage partage avec le public ses sentiments les plus intimes. Ici, il permet d’introduire directement et efficacement les deux protagonistes ; comme le confirme le scénariste Nic Pizzolatto, l’interrogatoire est une manière d’annoncer au spectateur le vrai sujet de la série : l’évolution des personnages depuis l’époque du meurtre, davantage que l’enquête en elle-même.

Le monologue créée d’abord une illusion d’honnêteté (rappelons-nous du personnage de théâtre qui se confie à l’avant-scène), mais il est clair que la présence des policiers affecte cette franchise : il s’agit d’un monologue d’interrogatoire, qui suppose donc raccourcis, détours et mensonges. Certains dialogues sont par ailleurs directement contredits par les images ; nous, spectateurs, disposons d’éléments pour vérifier les discours de Cohle ou de Marty.

Double lecture

Ce premier épisode est ainsi construit sur les deux voix-off de Cohle et Marty, qui appuient ou contredisent les images qui accompagnent les discours, et en proposent parfois une double lecture.

Au début de l’interrogatoire, répondant à une question du policier, Marty donne une définition de son ex-coéquipier : « Il me paraissait un peu sec, sur la brèche (…) Mais quand il est enfin venu chez moi, à l’époque de cette affaire, le pauvre, on aurait dit qu’il allait au peloton d’exécution. » L’image nous montre en effet Cohle, de dos, traversant d’un pas mal assuré le jardin d’une petite maison de banlieue. Ici, l’image appuie le propos de Marty.

Plus loin, Marty s’exprime en voix-off face aux policiers qui l’interrogent, tandis qu’à l’image, il arpente la scène de crime. Il parle a priori de son métier aux policiers : « Il faut savoir gérer l’autorité. L’autorité, ça peut être un poids. Il faut être vigilant. C’est un peu comme être père. C’est un poids. Et c’est trop pour certains. » On le verra plus tard à l’image pour la première fois en compagnie de sa femme et de ses enfants. Le propos sur la charge parentale qui est la sienne est alors explicitée à l’image par deux séquences. Dans la première, il observe ses enfants endormis sans s’en approcher. Dans la deuxième, sa femme le réveille au petit matin, alors qu’il vient de passer la nuit dans le salon. Il lui tapote maladroitement le crâne en signe d’affection avant de repartir au travail. C’est une deuxième lecture de la voix-off qu’on nous propose alors.

Pour appuyer encore la thématique de cette double lecture, on peut citer l’arrivée de Cohle chez Marty, pour le repas de famille. En voix-off, Cohle a expliqué que c’était le jour de l’anniversaire de sa fille, et qu’il était obligé de boire pour supporter le dîner. Même si nous n’avons pas encore de détails à ce moment-là, il est facile d’imaginer que sa fille n’est plus là. À l’image cependant, lorsque Marty lui demande de s’expliquer sur son ivresse, Cohle lui répond simplement qu’il n’avait pas l’intention de se souler, qu’il était dans un bar et n’a pas trouvé de bonne raison pour ne pas boire. Même si le sous-texte est évidemment très fort dans cette scène, c’est la voix-off de Cohle qui nous apporte les éléments sur les véritables raisons.

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Le générique illustre aussi cette « double lecture »

L’action de parler

Comme les actions, le dialogue a des causes et des conséquences. La prise de paroles est un acte en soi. Ici, les conséquences peuvent être diégétiques ou extra-diégétiques : le dialogue soutient véritablement la structure de l’intrigue. Quand le récit de l’enquête commence, c’est Cohle qui l’amène, presque comme le début d’un conte : « C’était le 3 janvier 1995, l’anniversaire de ma fille. Je m’en souviens. »
Tout au long de l’épisode pilote, les personnages se questionnent les uns les autres ; on est dans l’interrogatoire constant. Le premier épisode se découpe facilement selon les mêmes schémas de séquences dialoguées : Marty et Cohle en face des policiers (interrogatoires), Marty et Cohle en face des témoins, Marty en face de sa femme (couple), Marty en face de Cohle (voiture).

Nous sommes dans le milieu de la police, c’est donc toujours affaire de « qui parlera » et « qui ne parlera pas ». Le champ lexical de la parole est largement utilisé dans les dialogues.
« Personne ne me parlait », dit Cohle en évoquant ses souvenirs. « J’ai pas parlé à Rust depuis dix ans » explique Marty aux policiers. En s’approchant du cadavre de la prostituée, il demande à Cohle : « Dis-moi ce que tu vois. » ; décrire, toujours décrire.
Il y a également les « bonnes » et les « mauvaises » questions. Celles que les policiers posent à Marty et Cohle, et qui conditionnent la façon dont l’histoire va être racontée. L’épisode se termine d’ailleurs sur cette réflexion de Cohle aux policiers : « Commencez par poser les bonnes questions. » La scène d’interrogatoire d’un handicapé, incapable de parler, et dans le jardin duquel on trouvera plus tard un indice capital, est un autre exemple de cette importance, ce poids donnés à la parole ou au silence.

Le conflit par le dialogue

COHLE : « Tu m’as posé une question. »
MARTY : « Oui. Et maintenant, je te supplie de la boucler. »

Les personnages sont catégorisés en fonction de leur capacité ou non à communiquer. C’est le dialogue qui va engendrer le conflit.

Marty Cohle car 2

Le premier conflit entre Marty et Cohle a lieu dans la voiture, après la découverte de la scène de crime. Marty, secoué par cette vision, demande à Cohle : « Est-ce que tu crois en Dieu ? » Cohle est réticent à répondre. Marty insiste : « Ça fait 3 mois qu’on travaille ensemble, et que tu ne me parles pas ». En sous-texte, il dit à Cohle qu’il a besoin de cette discussion; pour lui, c’est justement le moment de parler. Encouragé, Cohle se lance dans sa première tirade philosophique, dans laquelle il se définit comme « un réaliste. En termes philosophiques, un pessimiste.» Marty découvre alors l’étendue de leurs divergences philosophiques et religieuses, et les deux personnages sont naturellement et immédiatement séparés.
Les personnalités de Marty et Cohle diffèrent en effet sur plusieurs points, et la majorité de ces points sont explicités par le dialogue.

D’abord, leur façon de s’exprimer : Marty privilégie les phrases courtes et parle peu (il le dira plus tard dans la série : « Je ne suis pas doué pour parler »), tandis que Cohle parle beaucoup, et avec éloquence. Son vocabulaire est riche, ses phrases plus longues. Dans le pilote et particulièrement dans cette première scène, ils s’opposent déjà dans leur utilisation du langage.
Le dialogue, c’est aussi une voix et une gestuelle définies par l’acteur. Le fort accent de Marty, sa manière d’avaler les mots, comme s’il se forçait toujours pour parler, et sa précipitation lorsqu’il le fait, entrent en dissonance avec la voix traînante et monocorde de Cohle, qui parle rarement sans se laisser d’abord un silence de réflexion. S’il ne le fait pas, c’est parce que la réflexion est forgée depuis longtemps, et par conséquent, ses phrases seront d’autant plus précises. C’est un personnage en constante méditation.
Leurs corps sont également en décalage : celui de Cohle, sec et musculeux, son visage aux pommettes saillantes, creusé par des cernes noires, et celui de Marty, avec sa silhouette massive et sa large mâchoire. Sans être prononcée, cette dissymétrie est évidente lorsque les personnages sont réunis dans le même plan, ou lorsque le montage les opposent, notamment lors des séquences d’interrogatoires. Leurs tenues vestimentaires apportent aussi des éléments de caractérisation : Cohle, dans une chemise terne, et Marty, dans un complet impeccable, une belle montre au poignet.

Jean Samouillan (auteur de Des dialogues de cinéma) écrit : « Pendant les « silences » verbaux, je perçois d’une façon plus nette les sons émergeant aux alentours, qui ne sont plus masqués ou oblitérés par la voix, et ces sons m’aident à construire la pensée et le ressenti du personnage.  » Il cite Sartre : « Ce silence est un moment du langage; se taire ce n’est pas être muet, c’est refuser de parler, donc parler encore. »
Les silences dans True Detective prennent d’autant plus d’importance que si le conflit naît surtout du dialogue, il naît également de l’absence de dialogue.

Cohle Maggie

Entre Marty et sa femme Maggie, ce défaut de communication est évident dès leur première scène ensemble. Alors que Marty vient de passer la nuit sur le canapé, il adresse un geste bref et maladroit à sa femme, ignorant ses préoccupations, avant de repartir travailler.
En l’occurrence, la relation entre Cohle et Marty prend également dès le pilote une direction évidente. Si Marty ne communique plus avec sa femme, Cohle se confie à elle dès leur première rencontre : on peut d’ores et déjà imaginer la source du prochain conflit qui opposera les deux protagonistes principaux : la communication qui s’est mise en place naturellement entre Cohle et la femme de Marty… « Que sais-tu de lui, Marty ? » demande Maggie à Marty alors qu’elle vient de lui apprendre que la fille de Cohle est morte, ce que Marty ignorait, évidemment.

Les conflits internes des personnages sont également introduits systématiquement par le dialogue, et particulièrement par l’interrogatoire, qui, encore une fois, favorise l’introspection. Cohle et Marty se livrent sur eux-mêmes, sur ceux qu’ils étaient – ou qu’ils pensaient être – quinze ans plus tôt.
« On est trop conscient de soi », affirmera Cohle à Marty plus tard. C’est sans doute la conséquence de l’importante quantité de dialogues : les personnages, qui se confient presque face caméra, semblent relativement « conscients d’eux-mêmes ». Particulièrement Cohle, dont la philosophie pessimiste est évoquée dès le début de l’épisode. Comme leurs répliques guident l’intrigue, ils semblent presque se mettre eux-mêmes en scène.

Marty Maggie

Cohle, toujours dans la voiture conduite par Marty, aperçoit une petite fille sur le bord de la route, qui lui fait un signe de la main. Son collègue, au volant de la voiture, ne semble pas la remarquer. Cohle demande alors à Marty : « Tu crois aux fantômes ? » L’histoire du personnage de Cohle, profondément affecté par la mort de sa fille, est ici explicitée pour la première fois par une parole directe -avant même sa confession à la femme de Marty. Son caractère fermé est uniquement contrebalancé par la compassion que l’on peut ressentir dès lors à son égard. Le personnage est rendu plus sympathique, et on lui excuse presque instantanément son attitude négative. Son passé traumatique motive sa philosophie pessimiste.
Marty, de son côté, souffre du manque de communication avec sa famille, et particulièrement avec sa femme. Chacun à leur façon, Cohle et Marty sont très seuls. Il est déjà fortement question de cette solitude dans l’épisode pilote : Marty lutte contre elle, tandis que Cohle la recherche. Et qu’est la solitude si ce n’est l’absence de communication ?

« Pour tenir, il faut se rassembler, se raconter des histoires qui violent les lois de l’univers. »

Cohle

Les personnages sont affectés par leur environnement. Comme le dit Cohle, leur ville ressemble à « la mémoire d’une ville ». Les paysages sont vastes, vides, les personnages jamais nombreux à l’écran. Il n’y a pas de foule, pas de rassemblements en-dehors des lieux publics (bars, boîte de nuit). Cela accentue encore la solitude des personnages et renforce le besoin de communication. Le dialogue devient le lien ultime. Plus largement, on devine déjà dans le pilote qu’il sera avant tout question de relations humaines dans True Detective, et que l’enquête n’est qu’un prétexte pour en parler.

L’esthétique du dialogue

« Il faut savoir que la télévision est plus écoutée que regardée. C’est une « radio filmée », pour reprendre l’expression d’Orson Welles. (…) La série télé est un art verbal, le plus verbal des arts audiovisuels ».

Vincent Colonna, L’art des séries télé

Les dialogues dans cet épisode pilote sont souvent démonstratifs, surtout lorsqu’ils sont prononcés par Cohle. On imagine Nic Pizzolatto derrière ces analyses de l’homme et de son rapport au monde. Ces réflexions passent par le discours, et les personnages semblent n’être parfois que les vecteurs de ce discours. Mais ce serait nier que le personnage de Cohle est caractérisé en premier lieu par le discours, puisqu’il s’est lui-même construit, en tant qu’individu, sur la base des principes philosophiques sur lesquels il s’exprime volontiers. Comme il le dit à Marty qui lui reproche ses réflexions : « J’ai mis des années à m’accepter. Je ne vais pas remettre ça en cause pour toi. » Car c’est tout autant le contenu du discours de Cohle que sa propension à le partager qui définissent le personnage. Tout l’intérêt de la relation entre Cohle et Marty repose sur l’opposition de leurs discours, face à l’expérience de la vie – et de la mort.

Dans une interview, Nic Pizzolatto confie : « J’avais besoin d’un genre populaire et reconnaissable pour ancrer toute l’étrangeté que je souhaitais. À l’époque, je ne pouvais pas avoir juste deux gars dans un bar en train de discourir sur la vie, il me fallait un meurtre. Mais ma série idéale aurait deux scènes : un bar de quartier, et la rue à l’extérieur de ce bar. C’est tout.« 
Il est évident qu’au-delà du rythme et de la structure du récit imposés par le dialogue, c’est l’écriture de Nic Pizzolatto, appuyée par la réalisation de Cary Fukunaga, qui marque en premier lieu les esprits, et c’est pourquoi j’ai choisi le terme « d’esthétique » du dialogue pour la qualifier. L’épisode pilote comporte déjà quelques-uns de ces passages qui ont participé au succès de la série; des monologues dans lesquels Pizzolatto, usant de métaphores, laisse simplement Cohle parler. Le dialogue se rapproche en effet souvent du dialogue de théâtre, plus « verbeux », plus dense que le dialogue de cinéma, ou même de télévision. L’atmosphère macabre qui se dégage des paysages de la Louisiane est appuyée par l’écriture romanesque. Et la poésie graphique rejoint la poésie littéraire.

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