Joue-la comme Ed Wood

4 février 2018 Blog Commentaires 428

Peu importe si le cadre tremble, si l’acteur bafouille, si le monstre au fond du lac ressemble à un sac en plastique. Est-ce qu’on ne fait pas aussi du cinéma comme on jouait aux dinosaures, enfants, avec des bouts de papier ?

Le film Ed Wood compte parmi mes préférés de Tim Burton. Si je devais me contraindre à faire un classement, il serait probablement quelque part en haut, avec d’autres miracles cinématographiques. Il y a quelques temps, dans les rayons de la  merveilleuse petite librairie Diogène à Lyon, je suis tombée sur une édition du scénario de Scott Alexander et Larry Karaszewski, publié chez Faber and Faber. Il est rare de trouver des scénarios bien édités. Celui-ci est une pépite.

Ed Wood raconte une partie de la carrière du « plus mauvais réalisateur de tous les temps », Edward Davis « Ed » Wood Junior, et son amitié avec l’acteur Bela Lugosi, le vampire du Dracula de Tod Browning.
Le scénario est bavard. Le personnage d’Ed Wood, à l’instar peut-être du véritable Ed Wood, parle un peu trop. Il se justifie beaucoup. Des explications, il est obligé d’en fournir : ce qu’il fait n’a de sens que pour lui. Ses acteurs, ses techniciens le suivent sans trop réfléchir, conscients du naufrage annoncé des productions nanardesques sur lesquelles ils s’engagent. Pendant ce temps-là, Ed continue d’évoluer dans son petit monde, indifférent à la houle. La cale a beau être rongée par les rats, jamais il n’abandonnera le navire. Il dirait d’ailleurs qu’un navire sans rats n’est pas vraiment un navire.
Ed Wood n’est pas du genre à renoncer. Et s’il est débordé par un tournage chaotique, il rencontre Orson Welles, comme par hasard, assis au fond d’un bar et disposé à lui remonter le moral. L’Apparition – réelle ou non, c’est une autre question – termine d’ailleurs son discours sur ces paroles encourageantes : visions are worth fighting for.

Pendant ces quelques pages de scénario et ces quelques heures de film, Ed Wood reste inconscient des erreurs qu’il commet – scène extraordinaire où il assiste, transporté et les larmes aux yeux, à la projection de l’un de ses films, sans remarquer les réactions négatives des autres spectateurs. Il fait des choix de mise en scène incompréhensibles, les justifie d’une manière tout aussi incohérente. Pourtant, est-ce que je dirais qu’Ed Wood, à l’opposé d’un Orson Welles, n’a pas de talent ? Je n’en sais rien. J’ai toujours pensé que talent était un mot faiblard, un peu fourre-tout, que l’on utilise pour faire plaisir aux gens dont on ne pense ni du bien, ni du mal – « Quel talent ! » – ou dont on attend en retour un compliment similaire. Pour les athéniens de l’Antiquité, le talent pesait à peu près 27 kilos. 27 kilos, c’est négligeable, et c’est 27 kilos de n’importe quoi : un talent de poussière, un talent de viande hachée, un talent de patates. Le talent d’Ed Wood, qui pèse bien plus de 27 kilos, c’est sans doute celui de la confiance en soi.

La réalisation de films consiste en une somme de petits problèmes qui se pointent les uns derrière les autres, sans discontinuer, et ce jusqu’au dernier jour de montage. C’est une foule de personnalités à adopter, à cerner, à pardonner. Il court sur un plateau des dizaines de caractères susceptibles, maltraités ; les gens sont compliqués, c’est une lapalissade. Pour cette raison et pour d’autres, la réalisation ne m’intéressait plus depuis quelques années ; je me sentais bien trop légère sur un plateau. Légère, au sens vaporeuse. Aucun poids.
Il m’est arrivé de temps en temps, au cours de ces dernières années, d’ouvrir le scénario d’Ed Wood et de revoir le film par morceaux choisis. Ed Wood n’est pas un modèle pour un cinéaste. Il mérite sans doute son appellation de « plus mauvais réalisateur de tous les temps » – même si d’autres existent, bien pires que lui, tassés dans l’ombre. En revanche, c’est un modèle d’enthousiasme, de spontanéité, de poésie. C’est peut-être le plus grand poète de tous les temps. Et parce qu’il est de bon ton de citer un auteur lorsque l’on parle de poésie, Jules Renard se chargera ici d’éclaircir l’idée : « Un poète inspiré, c’est un poète qui fait des vers faux. »

J’ai repris récemment à tous petits pas le chemin des plateaux avec cette idée de la spontanéité et du pouvoir merveilleux de l’innocence – quand elle ne permet pas aux autres de vous piétiner. Visions are worth fighting for, dit le faux Orson Welles. Paroles faciles, naïves, un peu enfantines. Mais c’est probablement cette naïveté qui permet aux poètes comme Ed Wood d’assumer leurs visions, même s’ils sont les seuls à les comprendre. Produire des films sans aucune malice, en filant tout droit. Peu importe si le cadre tremble, si l’acteur bafouille, si le monstre au fond du lac ressemble à un sac en plastique. Est-ce qu’on ne fait pas aussi du cinéma comme on jouait aux dinosaures, enfants, avec des bouts de papier ? Il n’y a pas de vrais monstres derrière l’écran. Toute la magie, toute la tragédie est là. Le monstre est plastique, latex, carton. On ne peut pas contraindre le public à transformer le plastique en chair. Parfois, ça ne marche que pour nous. Mais les monstres d’Edward Davis Wood Junior étaient sans doute bien réels pour lui, et il me semble que l’essentiel est là.

Alors j’essaie de prendre un peu d’Ed Wood pour garder de la distance par rapport au regard que les autres peuvent porter sur mon travail, et pour aborder les histoires comme des jeux. Si ces histoires que l’on raconte parlent à ceux qui les entendent, c’est une récompense, pas une finalité. Et dans tous les cas, il y aura toujours quelqu’un pour croire que nos monstres respirent vraiment.

Récemment, Cappricci a traduit le livre du véritable Ed Wood, Comment réussir (ou presque) à Hollywood (sous-titré Les conseils du plus mauvais cinéaste de l’histoire), une sorte de manuel rédigé par le réalisateur, plein de conseils avisés. La plupart font sourire – comme le film de Tim Burton – avant tout parce qu’ils sont encore une fois simples, naïfs, très haut au-dessus de la réalité. Mais ils sont proposés avec cette même confiance en soi que je continue à envier à Ed Wood.

Pour terminer, je vous propose donc celui-ci, qui sera sans conteste d’une grande utilité aux auteurs du 21ème siècle :

Les livres sont vos outils de travail, au même titre que le stylo, le papier ou la machine à écrire. À propos de machine à écrire, gardez les touches toujours bien propres. Nettoyez-les souvent avec une brosse dure spéciale. Rien n’est plus démoralisant pour un éditeur qu’un manuscrit négligé. Il se peut même qu’il n’aille pas au-delà de la première page. Ce n’est pas comme ça que vous vendrez vos histoires. »

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