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Histoires (très) courtes publiées régulièrement sur le site du Narratoire. Chaque microfiction contient des liens vers d’autres possibilités d’histoires.


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Clac

Dans le bureau universitaire de Monsieur Ralph, la fenêtre s’ouvrait toujours seule les jours de très beau temps.
D’abord surpris et agacé par le phénomène, qui l’empêchait de se consacrer pleinement à la préparation de ses cours d’anatomie, Ralph finit par s’y habituer.
Il savait que ce n’était pas le vent qui faisait claquer la fenêtre, mais celui à qui avaient appartenu les vêtements qui pendaient au mur ; quelqu’un qui, en son temps, avait aimé les longues balades sous un soleil trop chaud.

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Une affaire de point de vue

On se moquait volontiers des dessins de Fortuné Miras, dont il était pourtant très fier.
La plus grande partie de son travail était consacrée à l’étude des corps, qu’il peignait gros ou rachitiques, toujours difformes ; il griffonnait un oeil là où aurait dû s’enfoncer un nombril, inversait doigts et orteils, mêlait les espèces et les sexes.
Quelques heures après sa mort, Fortuné Miras eut enfin la renommée qu’il désirait, lorsque l’employé de la morgue déclara à la presse que le corps nu du peintre était couvert d’écailles, et que le pauvre homme avait marché toute sa vie avec deux pieds droits.

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Igor Milord Cassidy

Le matin de son premier jour à la chasse, le père d’Ernest de Pont-Amand lui tendit les papiers d’adoption du setter anglais qu’il lui offrait pour l’occasion.
Le chien était de descendance noble, et s’était fait appeler Igor Milord Cassidy de l’Émeraude et du Rubis.
Après avoir jaugé un moment les titres de la bête, qui étaient bien plus nombreux et bien plus prestigieux que les siens, Ernest de Pont-Amand rendit tranquillement les papiers à son père, et alla décrocher son fusil de chasse.

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Fausse manoeuvre

Assis dans l’habitacle du simulateur, Yyyr survolait des planètes pixelisées.
L’une d’entre elles, plus grise que les autres, lui rappela la Terre, et il la pulvérisa par réflexe.
Ce n’est qu’à la fin de la journée, lorsqu’on lui remis son brevet de pilote, qu’il réalisa qu’il avait effectué son premier vol sur une machine en très bon état de marche.

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La prochaine à gauche

On lui avait toujours dit qu’après la première route il fallait tourner à droite, et depuis longtemps il respectait cet avertissement.
Mais ce soir-là, alors qu’il se trouvait d’humeur joueuse, il vira sans prévenir sur sa gauche.
C’est ainsi qu’il entra dans une boucle infinie, et il y marche encore à l’heure où nous parlons.

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Après la tempête

La veille, une vague avait secoué le bateau sans en troubler la course.
Fokke aimait tant la mer qu’il aurait pu voguer pour l’éternité.
Mais lorsqu’il remonta ce matin-là et salua les marins qui erraient sur le pont du Hollandais, il éprouva pour la première fois une sorte de lassitude.

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Un aveu

Julie Bretanier vint à l’église un samedi, pour me confier un péché qu’on ne pouvait pardonner.
Comme elle craignait d’y perdre son âme, elle me jeta un regard implorant à travers les grilles du confessionnal.
Immédiatement je reculai, et mes cornes disparurent dans l’ombre des barreaux.

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Une saison

— Quel temps !
— 35 degrés.
— Un hiver difficile.

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Collection

J’ai toujours aimé collectionner les os.
Dès qu’un inconnu tombe dans le labyrinthe des tranchées, je prends l’un de ses os, au hasard, et je le cache sous mon casque.
Aujourd’hui on m’en a volé un en plein brouillard, sous la fumée des fusils.

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Au coin de ce qui ressemble à du feu

L’histoire se déroulerait dans une petite maison au milieu des bois, que nous appellerons auberge.
Le temps serait bon, c’est à dire qu’il n’y aurait pas de nuages, l’air serait clair, respirable, on pourrait choisir de faire un tour en barque – c’est un genre de petit bateau – ou de partir à la cueillette, je veux dire aller chercher des framboises, de la menthe, qui poussent en totale autonomie.
C’est une bonne histoire, je l’ai déjà en tête, mais il faut que les gens y croient ; on ne rêve plus beaucoup à cent mètres sous la terre.

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Carnage

Épuisés par le voyage, nous avons cherché de la nourriture.
Nous avons ramené des proies faciles, visiblement peu habituées à l’exercice de la chasse, dont la chair rare et molle nous répugnait.
Avant la mise à mort, l’une d’entre elles a ouvert la bouche, et je crois qu’elle a demandé si quelqu’un parlait le français.

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Vidée

Dans la splendeur de l’hiver, sa silhouette errante faisait une tache vilaine.
Elle courait dans la forêt en se couvrant les yeux, incapable de pleurer, consciente de la fin qui approchait, de la blessure béante, comme une porte ouverte dans sa poitrine.
On la retrouva allongée entre deux arbres morts, tombée raide au milieu de sa course, la bouche dans la neige, ses batteries déchargées.

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Moi et l’autre

On se dévisageait depuis de longues heures, lui et moi, sans oser parler, et je ne trouvais plus d’échappatoire.
Profondément mal à l’aise, sans comprendre pourquoi, je le frappai violemment au visage.
La glace se brisa.

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Sur la touche

… POUR DÉCLENCHER LA PROCÉDURE D’URGENCE, PRESSEZ ENTRÉE

… POUR DÉCLENCHER LA PROCÉDURE D’URGENCE, PRESSEZ ENTRÉE…

<PERTE DU SIGNAL>

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