Darval

5 février 2018 Textes Commentaires 143

"Darval se dégage de la petite foule qui s’éparpille sur les trottoirs, naïve et riante, la foule froide et vulgaire qui se divertit de la mort pour fatiguer l’ennui."

Il faudrait être fou pour ne pas le haïr. Pour s’amuser de ce sang frais sur sa veste, pour ignorer le couteau qu’il serre entre ses doigts et ce cri qui résonne si fort entre les murs du théâtre. Et pourtant, il y a un spectateur qui rit, assis entre deux rangs. Il se tient les côtes pour éviter qu’elles ne craquent, il rit comme un soldat qui voit le meurtre pour la vingtième fois et commence à y trouver du burlesque. Quelques pas derrière lui, serré dans un manteau trop lourd sous lequel il transpire, Darval le regarde. Il a pitié. Il sait qu’on ne peut pas mourir de bêtise et que c’est regrettable. Au-dessus, sur les planches, un homme est à terre et un second, celui qui tient le couteau, termine d’essuyer la lame sur son pantalon. Darval se recule dans son fauteuil ; un frisson lui fend le ventre.

Il est entré ici par hasard en voulant s’abriter de la pluie. Il s’est trompé de rue, trompé d’endroit. Il s’est assis au milieu d’inconnus dans une obscurité poisseuse, il s’est assis là parce qu’on s’assoit lorsqu’on est fatigué d’être debout. D’abord, il a observé les silhouettes s’agiter sur la scène, sans comprendre. Puis il s’est senti brusquement concerné ; il pensait devoir se lever, répondre. Mais la mollesse de ceux qui, près de lui, regardaient le spectacle sans bouger, a fini par le contraindre à se taire. Pour éviter l’embarras, il s’est tenu immobile, à considérer, mal à l’aise et impuissant, les mouvements des ombres sur les planches. L’assassin a fini par entrer depuis le fond de la scène, a plongé un couteau dans le dos de son père puis l’a laissé s’écrouler lourdement devant la salle qui n’a frémi qu’à peine. Au fond de son siège, Darval s’est mordu pour ne pas pleurer. Pour déplacer la douleur.

Au-dessus de lui le meurtrier continue d’aller et venir sur les tréteaux, une jouissance malsaine barbouillée sur le visage. À ce moment-là, plus troublé que jamais, Darval veut crier pour réveiller les autres, pour réclamer justice, pour condamner la fourberie et la trahison. Mais l’embarras, qui déjà lui avait retenu la voix, laisse place à une rage étouffée qui lui ferme tout à fait la bouche. À présent que le spectacle est terminé, le rideau se rabat sur le cadavre du père. Le fou n’a pas cessé de rire.

***

La semaine suivante, on joue la même pièce, mais l’assassin est différent. Il a les jambes plus longues, peut-être, un port plus féminin. Dehors, il pleut. Une pluie qui vous prend par surprise, comme le couteau entre les côtes.
Darval se dégage de la petite foule qui s’éparpille sur les trottoirs, naïve et riante, la foule froide et vulgaire qui se divertit de la mort pour fatiguer l’ennui. Ce soir encore, comme tous les soirs depuis le jour où il est entré par hasard, il a assisté à la représentation. Désormais, il se penche et joint toujours les mains pour applaudir après le meurtre du père. Il rit avec les autres. Il doit avoir l’air d’un fou au milieu des fous. Il peut jouer la comédie quand il le faut.
Darval contourne la place, fait le tour du bâtiment où s’est joué le drame, et là, à l’abri d’un porche, il patiente. Il se plaît à penser qu’il a trouvé ici le lieu de son petit tribunal.
L’assassin de ce soir, avec ses jambes trop longues, apparaît, seul, sur le trottoir d’en face. Darval le rejoint, le saisit par les épaules, il passe un bras sous son cou, il attend un peu. Cette fois-ci, personne ne rit.

Demain soir, il reviendra s’assoir sur les sièges humides du théâtre. Puis il retournera attendre qu’apparaisse, sous la pluie, l’ombre d’un nouveau traître.

 

Sarah Beaulieu. 2017.

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