Celui qui s’ennuyait

29 janvier 2018 Textes Commentaires 79

"La rue tout à l’heure était singulièrement silencieuse. Elle s’ennuyait. Pas d’homme à égorger sous un porche sombre, pas de combats de chiens errants, pas d’ivrogne pourrissant au-dessus des égouts."

Il ne se passe rien. Le temps s’étire, il se tord, il se crispe ; il est le seul à qui il arrive effectivement quelque chose.
J’ai oublié de mettre des chaussures. Chaque pas sur le pavé humide me traverse comme l’éclair, cela me plaît, cela me stimule, peut-être que la douleur est un événement en soi.


La rue tout à l’heure était singulièrement silencieuse. Elle s’ennuyait. Pas d’homme à égorger sous un porche sombre, pas de combat de chiens errants, pas d’ivrogne pourrissant au-dessus des égouts. Mais maintenant, l’odeur du souffre l’a réveillée, et les crépitements des flammes qui la rongent, elle les sent aussi ; je devine qu’elle a cessé de se morfondre.
Un homme est tiré de son lit ; il a peur, c’est ce que je crois voir, je ne comprends pas grand-chose aux expressions humaines. Il piétine sur son palier, la tête renversée vers le ciel, et ses mains se tordent, bizarrement désarticulées.
Je m’arrête un instant, redresse un peu le buste, je me désintéresse de mes pieds et de l’exaltante douleur qu’ils diffusent. Je fais bien. Le spectacle est intéressant. Passionnant. Car soudain, l’homme n’est plus seul. Ils sont plusieurs, un peu trop peut-être, ils sont apparus d’un seul coup, dégorgeant les maisons, se déployant sur la rue comme une nuée de cafards. Je ris. Il me semble qu’un corps nu vient de me heurter l’épaule. J’écarquille les yeux ; le quartier brille de multiples lueurs splendides et violentes, on y voit presque mieux qu’en plein jour.
Le feu me dépasse, il lèche les maisons non loin de mon corps qui bouge. C’est une bonne chose, je ne perds rien de ce qu’il donne à voir ; les hommes, les vieillards aussi, se répandent sur la voie, ils braillent, loin de troubler le spectacle ils lui offrent une dimension théâtrale. C’est affligeant de beauté, c’est affligeant de sincérité. Peut-être que je vais pleurer. Puis cet homme me parle, qui ressemble à s’y méprendre au premier, et me commande de rentrer chez moi. Les ordres ne m’amusent pas. Je le frappe au visage. Il se recule, s’éloigne, les traits tirés en une expression nouvelle que je ne saisis pas.
Les pierres ne brûlent pas vite, elles noircissent gravement, elles fondent, c’est comme cela que je les vois. Elles m’ennuient par elles-mêmes, c’est le brasier qui les sublime. Mes pieds s’agitent, ils dépassent les dernières maisons du quartier, ils désobéissent, m’entraînent vers un endroit encore frais et fade.
On vient au-devant de moi, quelqu’un qu’il me semble connaître et qui transpire abondamment ; on dirait qu’il évolue au milieu de flammes imaginaires. Il balbutie des syllabes et des mots sans sens aucun, il pollue l’air de paroles rapides, il me fatigue. Je ne sais plus ce que je fais là, le feu, le trouble me manquent. « J’ai soif. Sers-moi un verre de lait. » Il m’obéit. Je m’ennuie de l’obéissance comme je m’ennuie des ordres.
Je prends place dans un large siège au centre de l’atrium. Ici les gens vibrent aussi, mais avec pudeur, en sourdine. C’est ce qui rend l’endroit insignifiant. Ils s’adressent à moi en gesticulant comme d’horribles pantins. « Néron », me dit une femme que je connais, « Rome », je distingue, « brûle ».
Je sais que Rome brûle. Et ça me fait sourire. Je m’amuse, je me divertis, que veut-elle que je lui dise.

2015 – Publiée sur Shortedition

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